Cracovie en deux soirées d’été, du Rynek Główny au Tertre de Krakus
J’avais préparé une grande boucle urbaine de 11,5 km pour relier d’un seul fil la vieille ville royale de Cracovie, le quartier juif de Kazimierz et l’ancienne ville de Podgórze. Sur le papier, ça se marche d’une traite. Dans les faits, je l’ai savourée en deux soirées d’été, batterie de téléphone à l’agonie oblige, avec une journée de rando au parc national d’Ojców entre les deux. À l’heure dorée, cette ville est un régal.
Le tertre de Krakus et la carrière Liban
Premier soir, j’attaque par la fin de la boucle, sur les hauteurs de la rive droite de la Vistule. Le Tertre de Krakus est un tumulus de 16 m de haut et d’environ 60 m de diamètre, dans lequel la légende voit la tombe de Krak, le fondateur mythique de Cracovie. Chaque mardi après Pâques, la fête de la Rękawka y fait revivre les rites slaves du printemps, feu rituel et bataille reconstituée comprises. Ce soir-là, pas de guerriers, juste des habitants montés profiter de la vue, superbe, sur toute la ville.



Juste derrière, changement radical d’ambiance : la Carrière Liban, ancienne carrière de calcaire où l’industriel Bernard Liban installa un four à chaux à partir de 1873. Falaises blanches, structures rouillées, végétation qui a tout repris, on se croirait dans un décor post-apocalyptique. L’histoire du lieu est d’ailleurs lourde : les occupants allemands y tinrent un camp de travail pénal de 1942 à 1944, où plus de 2 000 personnes furent détenues. En 1993, Steven Spielberg y fit reconstituer le camp de Płaszów pour « La Liste de Schindler » (la carrière n’est pas l’ancien camp, elle lui a servi de décor), et la chaussée pavée de fausses pierres tombales date de ce tournage.



Des hauteurs de Podgórze à la place aux chaises
De la carrière, je refranchis la voie rapide et la voie ferrée par la passerelle piétonne, qui offre au passage une belle vue sur l’étonnant ouvrage bleu repéré depuis le tertre : un grand double pont incurvé, apparemment sans nom, qui fait passer la ligne de chemin de fer au-dessus de l’énorme carrefour de la Wielicka et de la deuxième rocade. La passerelle me dépose près de la butte de l’Église Saint-Benoît, la plus petite église de Cracovie. Ses murs cachent les vestiges d’un sanctuaire antérieur à l’an mil, et elle n’ouvre que quelques jours par an. La descente qui suit est courte mais très raide, prudence sans bonnes chaussures.


En bas m’attend la Place des Héros du Ghetto (Plac Bohaterów Getta), l’ancien Plac Zgody, au cœur du ghetto créé par les Allemands en 1941 et liquidé les 13 et 14 mars 1943. Le mémorial installé en 2005 est d’une sobriété qui frappe : 70 chaises de métal vides, sur la place et à ses abords, en écho aux meubles abandonnés dans les rues lors des déportations, décrits par le pharmacien Tadeusz Pankiewicz, dont l’officine de l’Aigle, au n° 18, la seule restée ouverte dans le ghetto, est aujourd’hui un musée.

Le Rynek à l’heure dorée
Je rebascule ensuite rive gauche pour reprendre la boucle à son vrai départ, près de la poste principale. Quelques rues, le petit Mały Rynek, et le décor devient monumental : le Rynek Główny, l’une des plus vastes places médiévales d’Europe. La Basilique Sainte-Marie y dresse ses deux tours inégales. De la plus haute retentit toutes les heures le hejnał, une sonnerie de trompette qui s’interrompt brutalement en pleine note, en souvenir, dit la légende, du guetteur atteint d’une flèche pendant l’invasion tatare de 1241. Détail que j’adore : les trompettistes sont des pompiers en activité.

Le tour complet de la place s’impose : la Halle aux Draps (Sukiennice) au centre, reconstruite après l’incendie de 1555 et toujours pleine d’étals sous ses voûtes, la tour de l’ancien hôtel de ville restée seule après la démolition du reste au XIXe siècle, et la statue d’Adam Mickiewicz colonisée par les pigeons.




La Voie royale et les Planty
La Rue Floriańska, bondée en cette soirée d’août, mène tout droit à la Porte Saint-Florian, l’un des derniers vestiges des remparts médiévaux. Je passe dessous pour sortir de la vieille ville, face à la masse ronde du Barbacane, puis je repasse dans l’autre sens : le meilleur moyen de ressentir l’entrée en ville des voyageurs médiévaux, par la Voie royale qui filait jusqu’au Wawel.



Sur la Rue Pijarska, une arche de brique enjambe la rue, mystère sur le moment : c’est la galerie du Musée Czartoryski. Juste après, je plonge sous les grands arbres des Planty, l’anneau de jardins qui a remplacé les fortifications démantelées au début du XIXe siècle. Le brouhaha du centre s’éteint d’un coup, ça fait du bien. Petit crochet par le Collegium Maius, le plus ancien bâtiment de l’Université Jagellonne fondée en 1364, où Copernic a étudié. Sa cour gothique est en accès libre en journée, mais le jardin des professeurs voisin était fermé pour rénovation, dommage.

Le Wawel et son dragon
La montée pavée de la Colline du Wawel longe un mur incrusté de centaines de plaques gravées de noms : les « cegiełki wawelskie », mémoire de la souscription nationale qui finança la restauration du château de 1921 à 1936, quand l’État venait de couper les subventions. Qui offrait l’équivalent d’une journée de travaux gagnait son nom dans le mur, et plus de 6 000 dons arrivèrent du monde entier. La montée débouche au pied de la cathédrale du Wawel, lieu de couronnement et de sépulture des rois de Pologne. C’est super beau. Je fais le tour des cours et des vestiges du sommet, jusqu’à la curieuse grosse tour mi-ronde mi-carrée de l’autre bout du site.



Avant de redescendre, un court aller-retour mène à la terrasse des remparts, en balcon au-dessus de la Vistule : soleil déclinant, péniches-terrasses et bateaux de promenade, le moment parfait.


En bas de la falaise m’attend la star locale : le Dragon du Wawel, bronze de 6 m signé Bronisław Chromy, installé en 1972 devant l’entrée de la Smocza Jama, la grotte que la légende lui attribue. Depuis 1973, une installation au gaz naturel lui fait cracher une vraie gerbe de flammes toutes les 3 à 5 minutes. Le fameux service SMS qui déclenchait le feu à la demande a disparu, le dragon est repassé en mode automatique. J’ai eu droit à mon jet de flammes, la preuve en vidéo 🐉
Sur les berges, constat : il se fait tard et mon téléphone est presque à plat. La suite se fera demain, et c’est très bien comme ça.
Clap de fin sur Skałka
Je pousse quand même jusqu’à Skałka, le « petit rocher », sanctuaire des Paulins associé au martyre de saint Stanislas, évêque de Cracovie tué en 1079. Sous l’église, une crypte accueille de grandes figures de la culture polonaise.


En ressortant par l’autre porte, je longe les immenses murs de brique de l’Église Sainte-Catherine, embrasés par le soleil rasant. Belle façon de clore la soirée.

Kazimierz et la « petite » zapiekanka
Deuxième soir. Entre-temps, j’ai passé la journée à randonner au parc national d’Ojców, tout proche de Cracovie et raconté dans un article dédié. De retour en ville, je reprends la balade où je l’avais laissée, cap sur Kazimierz, l’ancien quartier juif. Terrasses, bars, restaurants, c’est très animé, et l’ambiance monte encore d’un cran sur le Plac Nowy. Au centre trône l’Okrąglak, une halle ronde de 1900 devenue le temple de la zapiekanka, street food héritée des années 1970.
Le principe : une demi-baguette entière, garnie puis gratinée, champignons-fromage dans sa version classique. Les guichets vendent ça de 7 à 32 zł selon la taille et la garniture, jusqu’à 2 h du matin. Dans mon mémo vocal, je m’annonce « un petit zapiekanki au passage ». Le « petit » en question était long comme l’avant-bras 🤣 Autant vous dire qu’on ne repart pas affamé, et pour quelques zlotys c’est le meilleur plan repas de la balade.

Quelques rues plus loin, le ton change. Au bout de la Rue Ciemna, de larges marches descendent vers la Vieille Synagogue, la plus ancienne conservée de Pologne, où les offices furent célébrés jusqu’en 1941. Sur mon mémo, j’hésite : « c’est assez brut et triste comme endroit… lourd et chargé d’histoire ». L’intuition était juste : un mémorial y rappelle les 30 otages polonais fusillés contre le mur le 28 octobre 1943.


Je remonte ensuite la Rue Szeroka, plus proche d’une place allongée que d’une rue, longtemps l’un des cœurs de la vie juive de Kazimierz. Anecdote de cinéma : Spielberg y a tourné les scènes du ghetto de « La Liste de Schindler », mur et porte reconstitués, alors que le vrai ghetto se trouvait en face, à Podgórze, jugé trop modernisé pour être filmé.
La passerelle des acrobates
La Rue Gazowa descend vers le fleuve et la Passerelle Ojca Bernatka, ouverte en 2010 entre Kazimierz et Podgórze. Au-dessus du tablier, neuf silhouettes de bronze de Jerzy Kędziora se tiennent en équilibre sur les câbles et oscillent réellement au vent. Posées en 2016 pour trois mois, elles ont tellement plu que la ville en a acheté plusieurs pour les garder.



De l’autre côté, me voilà dans Podgórze, qui ne fut pas un quartier de Cracovie mais une ville indépendante. Au bout de la rue apparaît, immense, l’Église Saint-Joseph, néogothique bâtie de 1905 à 1909 par Jan Sas-Zubrzycki, dont la flèche inspirée de la basilique Sainte-Marie domine le quartier. Le Rynek Podgórski se resserre volontairement vers elle, et l’effet de perspective fonctionne à merveille.

La montée par l’escalier pavé derrière l’église débouche sur le Plac Lasoty, un quartier résidentiel tout calme. Dans le square, je passe devant le buste d’un certain Edward Dembowski, parfait inconnu pour moi sur le moment. J’ai fait mes devoirs depuis : philosophe et militant indépendantiste, mort en 1846 à 23 ans.

Retour au tertre pour le couchant
Sur la passerelle au-dessus de la voie rapide et du chemin de fer, je réalise que mon idée du coucher de soleil au tertre n’est pas restée secrète : de loin, il a l’air blindé. Le sentier grimpe dans le bois, passe des escaliers de pierre et me dépose au pied du tumulus. Effectivement, il y a du monde. Mais il y a toujours moyen de trouver une place, et le spectacle vaut largement la compagnie : le soleil plonge derrière les collines, une montgolfière captive flotte au-dessus de la ville et toute la skyline s’embrase. La boucle est bouclée, au sens propre.


En pratique
Accès : pas de parking à gérer. Le parcours relie l’arrêt de tram Poczta Główna, à 10 minutes à pied de la gare centrale, à l’arrêt Plac Bohaterów Getta. Billets aux distributeurs, par carte à bord ou via une appli (Jakdojade, mPay) : 9 zł (environ 2,10 €) les 90 minutes, 20 zł (environ 4,70 €) les 24 heures, tarifs 2026.
Période et durée : faisable toute l’année, idéale en soirée d’été pour la lumière. Comptez une grosse demi-journée d’une traite, ou deux soirées comme moi. Bonnes chaussures conseillées : la descente sous l’Église Saint-Benoît est très raide et glissante par temps humide. La Carrière Liban n’est pas aménagée, restez sur les sentiers.
Budget visites : la colline du Wawel et ses cours sont d’accès libre, la cathédrale et ses cryptes coûtent 26 zł. La cour du Collegium Maius est libre en journée, son musée (12 zł) gratuit le mercredi de 13 h à 15 h 30. La Vieille Synagogue (22 zł) est gratuite le lundi, la pharmacie de l’Aigle (22 zł) le mercredi. Tertre et carrière sont en accès libre. Le jardin des professeurs devrait rouvrir fin 2026.
Restauration : l’embarras du choix jusqu’à Podgórze, mention spéciale pour les zapiekanki du Plac Nowy. Rien en revanche sur les hauteurs en fin de parcours : emportez de l’eau, surtout par temps chaud.
Affluence : Rynek et Rue Floriańska bondés en soirée d’août, Planty étonnamment calmes à deux pas, Kazimierz très animé. Le tertre est pris d’assaut au coucher du soleil, mais on y trouve toujours un coin d’herbe.
Envie de la faire ?
La trace GPS, le descriptif pas à pas et le détail des points d’intérêt de cette boucle de 11,5 km sont sur Visorando. À marcher d’une traite ou en deux fois comme moi, les trams font la jonction.
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