Rotterdam, 4 km à pied dans la ville qui a tout réinventé
Octobre 2019, un passage à Rotterdam. J’en garde le souvenir d’un vendredi bien trempé dans le centre, puis d’un samedi matin froid et lumineux au bord de la Meuse, avec entre les deux 4 km de laboratoire d’architecture à ciel ouvert. La fiche de cette flânerie est en ligne sur Visorando depuis l’époque, il ne manquait que le récit. Le voici.
La ville sans vieux centre
Un détail saute aux yeux à Rotterdam : pas de vieille ville. L’explication tient en une date, le 14 mai 1940. Ce jour-là, la Luftwaffe bombarde le centre alors même que des négociations de reddition sont en cours. Le signal d’annulation convenu était des fusées rouges : le groupe de bombardiers arrivant par le sud les voit et fait demi-tour, celui du nord-est ne les voit pas et largue ses bombes. Environ 2,6 km² de centre partent en fumée, près de 900 personnes meurent, 85 000 se retrouvent sans toit.
La suite est presque aussi frappante : plutôt que de rebâtir à l’identique, la ville adopte en 1946 un plan résolument moderniste, le Basisplan de Cornelis van Traa. Ce refus du passé explique tout : Rotterdam est devenue un terrain de jeu pour architectes, et cette flânerie de 4 km en égrène les preuves une par une.
Sous la chapelle Sixtine de Rotterdam
Tout commence à la gare de Rotterdam-Blaak, coiffée d’un disque incliné de 35 mètres que les Rotterdamois surnomment la soucoupe volante. Juste à côté se dresse le Markthal, et ce vendredi-là, sous une pluie qui n’a presque pas cessé de la journée, difficile de rêver meilleure première étape : un marché couvert, le premier des Pays-Bas, que l’on traverse au gré des odeurs des stands.
Le bâtiment, signé de l’agence rotterdamoise MVRDV, est une curiosité en soi : une arche en fer à cheval de 40 mètres de haut, constituée de 228 appartements dont les fenêtres donnent sur la halle. Il venait tout juste de fêter ses cinq ans lors de ma visite, inauguré le 1er octobre 2014 par la reine Máxima. La fiche le dit et je le répète : n’oubliez pas de lever les yeux. Le plafond porte « Hoorn des Overvloeds » (la Corne d’abondance), fresque numérique d’Arno Coenen et Iris Roskam imprimée sur 4 000 panneaux d’aluminium, 11 000 m² de fruits, poissons et fleurs géants. Présentée comme la plus grande œuvre d’art des Pays-Bas, elle vaut au lieu d’être couramment surnommé la « chapelle Sixtine de Rotterdam ». Bonus : les fouilles du chantier ont mis au jour, à 7 mètres sous terre, une ferme du 10e siècle du village médiéval de Rotta, exposée dans l’escalier du parking.

Les cubes jaunes de Piet Blom
À deux pas, autre icône : les maisons cubiques (Kubuswoningen) de Piet Blom, achevées en 1984 au-dessus de la station Blaak. Trente-huit cubes jaunes basculés à 54,7 degrés, chacun posé sur un pylône hexagonal. Blom voyait chaque maison comme un arbre et l’ensemble comme une forêt, le complexe s’appelle d’ailleurs « Blaakse Bos », la forêt du Blaak. Revers du concept : avec des murs pareillement inclinés, environ un quart de la surface intérieure est inutilisable. Une habitante, lassée des curieux, a fini par ouvrir sa maison meublée à la visite : c’est la Kijk-Kubus, au numéro 70 de l’Overblaak.

La place des cubes enjambe la rue et redescend vers l’Oude Haven, le plus ancien bassin portuaire de la ville, aménagé vers 1350. Il aligne aujourd’hui bateaux historiques et terrasses, sous l’œil du Witte Huis, immeuble Art nouveau de 1898 souvent présenté comme le premier immeuble de grande hauteur d’Europe avec ses 43 mètres, et l’un des rares rescapés du bombardement dans le centre.
Un stroopwafel sous l’unique éclaircie
Côté ouest du Markthal, on débouche face à la Laurenskerk, l’église Saint-Laurent, seul vestige médiéval du centre. Bâtie entre 1449 et 1525, ravagée en 1940, elle a bien failli ne jamais être relevée : des voix proposaient de n’en garder que la tour. La reine Wilhelmine a pesé pour la restauration, achevée en 1968. Devant l’église trône Érasme en bronze, statue de 1622 et doyenne des statues de bronze des Pays-Bas, qui a passé la guerre enterrée dans la cour d’un musée.
La Hoogstraat prend le relais, et son banal alignement de vitrines cache la plus vieille histoire de la ville : la rue court sur l’ancienne digue où fut achevé, vers 1270, le barrage sur la Rotte qui a donné son nom à Rotterdam. C’est aussi là que les vendeurs de stroopwafels entrent en scène, et j’en suis reparti avec un exemplaire, acheté à un kiosque près de la Beurstraverse.
Le stroopwafel mérite qu’on s’y arrête : deux fines gaufres soudées par un sirop de caramel, une spécialité née à Gouda, la voisine de Rotterdam dans la même province. Le récit le plus accepté l’attribue au boulanger Gerard Kamphuisen, quelque part entre 1810 et 1840. La légende en fait une « gaufre du pauvre », pressée à partir des chutes de pâte de la journée. Le rituel local : le poser sur sa tasse de café bien chaud, la vapeur ramollit le caramel. Ma version du jour était moins orthodoxe, nappée de chocolat au lait et parsemée d’éclats d’Oreo, dégustée sur les pavés mouillés dans l’unique éclaircie de la journée 😋

L’éclaircie a tout de même tenu le temps d’offrir un grand ciel bleu à la tour de verre incurvée du World Trade Center Rotterdam, point de mire tout au long de la Hoogstraat.

La gouttière à achats et le retour de nuit
Au bout de la Hoogstraat, l’itinéraire plonge dans la Beurstraverse, galerie marchande creusée dans les années 1990 pour relier les deux grandes rues commerçantes, la Hoogstraat et le Lijnbaan, en passant sous les voies du tram et le Coolsingel. Le Lijnbaan, ouvert en 1953, est au passage la première rue piétonne d’Europe construite comme telle, copiée dans le monde entier. La Beurstraverse, elle, a été aussitôt rebaptisée « Koopgoot », la gouttière à achats, sobriquet moqueur né pendant le chantier et adopté depuis avec affection. Détail que j’aime beaucoup : ses larges escaliers ne sont pas un caprice de designer, ils sont dimensionnés pour laisser descendre une ambulance.
En remontant sur le Coolsingel, on croise au carrefour suivant « Cascade » de l’Atelier Van Lieshout, une colonne de 8,50 mètres où 18 barils de pétrole semblent dégringoler du ciel dans une coulée pleine de silhouettes humaines, clin d’œil aux colonnes votives baroques, barils en guise d’anges.
La boucle du soir se referme à la gare Blaak, de nuit. Devant l’entrée, le grand garage à vélos à deux niveaux que mentionne la fiche, des centaines de montures trempées par la journée de pluie. On est bien aux Pays-Bas. La suite attendra demain.

Samedi matin au fil de la Meuse
Changement complet de décor le lendemain : temps sec, grand ciel changeant et un petit matin bien frais. Direction le quai du Willemsplein, où la Nouvelle Meuse ouvre l’horizon. Malgré son nom, c’est aujourd’hui un bras du delta du Rhin, et surtout l’artère du port de Rotterdam, le premier d’Europe, avec environ 27 000 navires de mer en escale chaque année.
Sur le quai, deux œuvres se répondent. La première, que l’on longe comme une coque de navire, n’est pas un bateau : « Twist & Shout » de Martand Khosla est un ruban torsadé de 25 mètres, habillé de planches récupérées sur un ancien plancher d’église, lauréat d’un concours de 2010 qui cherchait précisément cela, un objet d’art public praticable en skate. La seconde, un totem à facettes de 5,50 mètres, est le « Marathonbeeld » de Henk Visch : ses vingt pans colorés symbolisent les nationalités des coureurs du marathon de Rotterdam, qui passe par ce quai, et son socle porte les noms des vainqueurs.


Dans le petit parc voisin du Leuvehoofd se dresse De Boeg (La Proue), le monument national de la marine marchande : une étrave d’aluminium de 46 mètres fendant une vague, en mémoire des équipages morts entre 1940 et 1945, 421 navires perdus et plus de 3 000 marins. Son histoire vaut le détour : son auteur, Federico Carasso, avait perdu le concours de 1950, mais le tollé du public contre le projet lauréat, jugé trop abstrait, a fini par lui donner la commande. Ironie de l’histoire, sa proue fut à son tour jugée trop abstraite, et Carasso a ajouté en 1965 le groupe de bronze au pied du monument : un timonier, trois marins et un noyé. Le socle porte l’inscription « Zij hielden koers », ils ont gardé le cap.

Le Cygne pour finir
Reste le clou du parcours : la traversée de l’Erasmusbrug, le pont Érasme. Dessiné par Ben van Berkel et inauguré le 4 septembre 1996 par la reine Beatrix, il aligne 802 mètres et un pylône coudé de 139 mètres, peint dans un bleu très pâle choisi pour se fondre dans le ciel. Son surnom chez les Rotterdamois : De Zwaan, le Cygne. Ses débuts furent mouvementés : deux mois après l’inauguration, par vent fort et pluie, les haubans se sont mis à osciller dangereusement, la faute aux filets d’eau qui modifiaient le profil aérodynamique des câbles. Des amortisseurs hydrauliques ont réglé l’affaire dès l’année suivante.
Quant à Érasme, le paradoxe amuse : l’humaniste n’a vécu qu’environ quatre ans dans sa ville natale et n’y est jamais revenu, mais il a accolé toute sa vie le nom de Rotterdam au sien. La ville le lui rend bien, du pont à l’université en passant par l’hôpital.
La traversée débouche sur le Kop van Zuid, l’ancienne friche portuaire reconvertie à partir des années 1990, avec en vedette De Rotterdam, la « ville verticale » de Rem Koolhaas : trois tours imbriquées d’environ 150 mètres, le plus grand bâtiment des Pays-Bas en surface. Son nom rend hommage à un paquebot de la Holland America Line, la compagnie qui a embarqué près de 2 millions d’émigrants vers l’Amérique depuis ce même quai, où son ancien siège est devenu l’Hotel New York. L’itinéraire, lui, s’achève plus sobrement à la station de métro Wilhelminaplein.
En pratique
Accès : pas de voiture à gérer, le parcours relie la gare de Rotterdam-Blaak (trains, métro et tram) à la station de métro Wilhelminaplein, où l’on trouve les tickets RET pour continuer vers l’Euromast, le zoo ou les musées.
Durée et difficulté : 4 km sans aucune difficulté, 1h10 de marche pure, mais comptez 2 à 3 heures en flânant, voire deux demi-journées comme moi. Deux tronçons se font à couvert (Markthal, Beurstraverse) et la balade encaisse très bien la pluie, preuve à l’appui.
Budget : l’itinéraire est gratuit. La Kijk-Kubus, la maison cubique témoin, se visite pour 3,50 € par adulte (1,50 € pour les enfants de 5 à 12 ans, tarifs actuels).
Le bon plan du samedi : les mardis et samedis, le marché de plein air de la Binnenrotte déploie ses quelque 465 emplacements au pied du Markthal, un des plus grands marchés des Pays-Bas.
Restauration : le Markthal concentre une centaine d’étals, l’endroit rêvé pour goûter le kibbeling (beignets de poisson blanc) ou le hareng Hollandse Nieuwe, et les kiosques à stroopwafels jalonnent la Hoogstraat. La halle était en tout cas bien animée un vendredi pluvieux de fin d’après-midi.
Envie de la faire ?
La trace GPS, le descriptif pas à pas et les points d’intérêt de cette flânerie de 4 km sont détaillés sur Visorando. Parfait si vous n’avez que quelques heures à Rotterdam.