Le Schauenberg et la Table des Druides, légendes d’hiver au-dessus de Pfaffenheim

Le Schauenberg et la Table des Druides, légendes d’hiver au-dessus de Pfaffenheim

6 septembre 2026 0 Par Mickael LEBRET

Ce samedi 19 décembre 2020, quatre jours après la fin du deuxième confinement, avec les restaurants et les musées encore fermés, la randonnée restait à peu près la seule sortie possible. Va pour Pfaffenheim, sur la route des vins d’Alsace : une boucle courte mais bien remplie, entre vignes, chemin de croix, chapelle de pèlerinage et table de pierre mystérieuse. La nuit d’hiver a eu le dernier mot de la journée, je vous raconte.

Dans les vignes

Départ en début d’après-midi du parking de l’église Saint-Martin, au centre du village. À la sortie de Pfaffenheim, un croisement donne tout de suite le ton de la balade : un petit oratoire à niche grillagée, l’oratoire Saint-Jean-Bosco, fait face à un grand calvaire de grès planté sur son talus, entre des murs de grès rose, avec les panneaux qui pointent vers Gueberschwihr et le Schauenberg.

L'oratoire Saint-Jean-Bosco et son calvaire, à la sortie du village
L’oratoire Saint-Jean-Bosco et son calvaire, à la sortie du village

Le chemin s’élève ensuite entre les rangées de vignes, taillées ras pour l’hiver. En me retournant, tout Pfaffenheim s’étale en contrebas, avec la plaine d’Alsace et la Forêt-Noire au fond. Impossible de rater le drôle de clocher qui dépasse des toits : un campanile de béton ajouré, séparé de l’église, achevé en 1975 sur les plans de Bertrand Monnet, architecte en chef des Monuments historiques. L’ancien clocher, endommagé par des tirs de char américain le 5 février 1945 à la libération du village, avait fini par être déposé en 1972. Le contraste est saisissant avec le chœur roman de l’église, bâti vers 1215-1225 en grès jaune de Rouffach et classé monument historique dès 1840.

Pfaffenheim et le campanile de béton de l'église Saint-Martin, depuis le chemin des vignes
Pfaffenheim et le campanile de béton de l’église Saint-Martin, depuis le chemin des vignes
Les vignes d'hiver au-dessus du village, sous un ciel changeant
Les vignes d’hiver au-dessus du village, sous un ciel changeant

Ces coteaux ne sont pas n’importe lesquels. Le village est réputé pour ses vins depuis le Haut Moyen Âge, et le grand cru Steinert, sur son sol calcaire couvert d’éboulis pierreux, donne des gewurztraminers, des pinots gris et des rieslings recherchés. En 1150 déjà, des couvents suisses et des évêchés y possédaient des vignes. Aujourd’hui, la cave coopérative du village compte parmi les plus grosses d’Alsace. Le piémont aligne ainsi les villages de vignerons : j’avais déjà raconté sur ce blog Hartmannswiller et son étonnant cimetière fortifié, à une vingtaine de kilomètres au sud.

À une fourche entre vignes et forêt, un petit oratoire brun monte la garde sur son tertre herbeux, sans nom ni panneau : un des oratoires anonymes qui jalonnent le vignoble de Pfaffenheim.

Un des oratoires anonymes du vignoble, à une fourche de chemins
Un des oratoires anonymes du vignoble, à une fourche de chemins

Le chemin de croix et la pierre du diable

Passé la lisière, le décor change : des croix de grès apparaissent de part et d’autre du chemin, dans le sous-bois d’hiver. C’est le chemin de croix du Schauenberg. Les franciscains en avaient érigé un premier au XVIIIe siècle, détruit à la Révolution. En 1811, Antoine Kueny et son épouse Marguerite Ris ont fait relever les quinze stations, et certaines croix portent encore leurs noms gravés.

Les stations du chemin de croix de 1811, alignées dans le sous-bois
Les stations du chemin de croix de 1811, alignées dans le sous-bois

Le secteur est très bien fléché, presque trop : sur un même poteau se superposent le sentier de découverte du pays de Rouffach, les promenades circulaires du Club Vosgien et les flèches « Vignoble et Spiritualité » de L’âme du vignoble, la démarche œnotouristique lancée en 2013 dans le pays de Rouffach. Il reste 300 mètres jusqu’à la chapelle.

Le poteau de balisage à 300 mètres du Schauenberg, où tous les sentiers se croisent
Le poteau de balisage à 300 mètres du Schauenberg, où tous les sentiers se croisent

Juste à côté, un gros bloc de grès moussu, enlacé par les racines d’un arbre, porte une pancarte verte du Club Vosgien (373 m d’altitude, d’après elle) : le Teufelstein, la pierre du diable. La légende raconte qu’en 1515, pendant l’agrandissement de la chapelle, le diable aurait voulu lancer ce bloc sur le chantier. Mais la pierre se serait subitement ramollie, « comme une motte de beurre en pleine canicule », et ses griffes y seraient restées imprimées à jamais. Les historiens sont moins lyriques : ces récits n’apparaissent que dans des textes franciscains postérieurs au milieu du XVIIIe siècle. L’histoire vraie vaut pourtant bien la légende : la statuette miraculeuse de la chapelle, volée le 15 mars 1912, a été retrouvée deux jours plus tard dans la forêt, aux environs de cette pierre, par un écolier de 10 ans, Victor Costantzer.

Le Teufelstein, la pierre du diable, enlacé par les racines
Le Teufelstein, la pierre du diable, enlacé par les racines

Un peu plus haut, près de la dernière station du calvaire, le Mont des Oliviers : la scène de Gethsémani sculptée dans le grès en 1863 par Barta, sculpteur de Rouffach. Le Christ agenouillé tourné vers l’ange, et les apôtres Pierre, Jacques et Jean qui dorment, assis ou couchés dans la pente.

Le Mont des Oliviers, sculpté en 1863 par Barta de Rouffach
Le Mont des Oliviers, sculpté en 1863 par Barta de Rouffach

Notre-Dame du Schauenberg

La chapelle Notre-Dame du Schauenberg apparaît juste après, à 410 m d’altitude, adossée à son rocher face à la plaine. L’histoire du lieu est longue. Un ermite nommé Uldaric s’installe ici vers 1400, une chapelle est mentionnée dès 1441, et la tradition (qui n’est documentée qu’à partir du XVIIIe siècle) veut que la comtesse Anne de Hesse, gravement malade, y ait fait porter vers 1446 une statuette de la Vierge qu’elle vénérait, avant de guérir. Le pèlerinage prospère, la chapelle est agrandie en 1515, puis reconstruite entre 1685 et 1695 par les franciscains de Rouffach. Vendue comme bien national en 1793, elle est rachetée par quatre bourgeois de Pfaffenheim, bien décidés à la rendre au culte : ils en font don à la commune, et le 3 septembre 1811 la statuette remonte de Pfaffenheim en procession solennelle, une fête que la paroisse commémore encore chaque année. Le nom lui-même a sa légende, qui le fait venir de « Schau an Berg », « regarde la montagne ». Inscrite aux monuments historiques en 2000, la chapelle vit toujours au rythme du pèlerinage, animée par une association locale, avec des sœurs de Saint-Joseph de Saint-Marc présentes depuis 1991.

Devant l’édifice, la terrasse, tenue par un mur de soutènement achevé en 1780, ouvre un beau balcon sur la plaine : Pfaffenheim et Gueberschwihr en contrebas, Rouffach, le Kaiserstuhl et la Forêt-Noire en face, et par temps très clair, dit-on, jusqu’à la flèche de la cathédrale de Strasbourg et l’Oberland bernois.

À l’intérieur, décor de Noël : sapins, crèche, grand crucifix au-dessus de l’autel, sous les poutres de 1810 remises en valeur lors de la rénovation de 1966. Et, signe des temps, des affichettes sur les bancs rappelaient la jauge de ce mois de décembre 2020, deux places libres entre chaque groupe et une rangée sur deux. Une seule personne était assise dans les bancs. Petit écho d’époque, d’ailleurs : chaque 28 décembre, la tradition locale monte au Schauenberg pour l’office des Saints-Innocents, une procession aux flambeaux partie de la mairie, en renouvellement d’un vœu du XVIIe siècle formulé lors d’une épidémie de peste. Je ne sais pas si elle a pu se tenir cette année-là, mais l’histoire se répète parfois de curieuse façon.

La plaine d'Alsace depuis la terrasse de la chapelle
La plaine d’Alsace depuis la terrasse de la chapelle
L'intérieur de Notre-Dame du Schauenberg, décoré pour Noël, avec ses affichettes de distanciation
L’intérieur de Notre-Dame du Schauenberg, décoré pour Noël, avec ses affichettes de distanciation

Les Alpes à l’horizon

En reprenant la montée derrière la chapelle, sur le balisage losange rouge cette fois, le bonus du jour est arrivé sans prévenir : au-dessus des brumes de la plaine, une ligne de sommets enneigés et dentelés, teintée de rose par le soir. Les Alpes, très exactement ce que la fiche promet « si vous avez de la chance » 🏔️. Le phénomène est bien connu des hauteurs alsaciennes, c’est par air limpide de saison froide que la chaîne se montre le mieux. Je ne me risquerai pas à mettre un nom sur chaque sommet, mais la pause photo s’imposait.

Les Alpes enneigées à l'horizon, au crépuscule, depuis le sentier au-dessus de la chapelle
Les Alpes enneigées à l’horizon, au crépuscule, depuis le sentier au-dessus de la chapelle

La Table des Druides, de nuit

Le sentier continue ensuite de grimper vers le point haut de la boucle, et c’est là que la nuit m’a rattrapé. La Table des Druides, vers 474 m d’altitude, est donc la grande absente de cet album : pas de photo, la fin du parcours s’est faite dans l’obscurité. C’est d’ailleurs une vue de Pfaffenheim illuminé depuis les vignes qui illustre la fiche Visorando. En cette saison, le soleil se couche vers 16 h 40 et disparaît même plus tôt derrière la crête des Vosges toute proche : la marge était étroite pour une sortie lancée en début d’après-midi.

Que rate-t-on, au juste ? Pas un vrai dolmen, en réalité. La Table des Druides est un bloc de poudingue, le « poudingue de Sainte-Odile », un conglomérat du Buntsandstein, posé en équilibre naturel sur deux autres blocs que l’érosion a détachés de la petite falaise coiffant la colline. Un « dolmen naturel », donc, dont le nom pourrait devoir beaucoup à la celtomanie du XIXe siècle, même si l’office de tourisme aime toujours y voir la main des druides. La géologie du lieu est, elle, bien réelle : nous sommes dans les collines sous-vosgiennes, un domaine de champs de fractures coincé entre la faille vosgienne et la faille rhénane, et la falaise du Schauenberg s’interprète comme un miroir de faille. Le diable, les druides et la tectonique du fossé rhénan sur la même colline, pas mal pour une boucle de 6,6 km.

La descente entre les vignes s’est faite avec les lumières de Pfaffenheim en ligne de mire. Le couvre-feu de 20 h laissait de toute façon une marge confortable.

En pratique

  • Accès et parking : Pfaffenheim est sur la route des vins, à 3 km au nord de Rouffach et à une quinzaine de kilomètres au sud de Colmar. Départ du parking de l’église, au centre du village.
  • Le parcours : 6,6 km, environ 2 h 45, +296 m de dénivelé. La montée à la chapelle est soutenue mais courte, le reste déroule tranquillement. Balisage croix bleue jusqu’à la chapelle, losange rouge ensuite.
  • Prudence : la fiche signale un passage un peu glissant dans la descente en forêt, entre les points 5 et 6, surtout en automne et en hiver avec les feuilles. Et en hiver, partez tôt : la nuit tombe avant 17 h, j’en sais quelque chose.
  • La chapelle : ouverte en journée, avec des horaires réduits en hiver.
  • Restauration : pas d’auberge classique là-haut, mais l’association du pèlerinage sert des repas aux groupes à la belle saison, sur réservation, et des boissons chaudes toute l’année. Sinon, les caves du village vous tendent les bras au retour.
  • Affluence : très calme ce samedi de décembre 2020, une seule personne dans la chapelle.

Envie de la faire ?

Le descriptif pas à pas, les points de passage et la trace GPS de la boucle sont sur la fiche Visorando.

Galerie

Un oiseau, une bergeronnette grise peut-être, sur le garde-corps de la terrasse du Schauenberg lors d'un retour en juin 2025
Un oiseau, une bergeronnette grise peut-être, sur le garde-corps de la terrasse du Schauenberg lors d’un retour en juin 2025