Saint-Ursanne, la perle du Jura suisse par ses hauteurs
Ce vendredi 2 avril 2021 était le Vendredi Saint, férié dans le canton du Jura comme en Alsace, une des particularités bien pratiques du droit local. C’était aussi, côté français, la veille d’un nouveau confinement annoncé deux jours plus tôt : cette journée de grand beau temps printanier ne demandait qu’à être savourée dehors, avec toutes les précautions qui s’imposaient pour ne pas aggraver la crise sanitaire, grand air, distances et petit comité. Direction Saint-Ursanne, petite cité médiévale lovée dans une boucle du Doubs, pour une balade courte mais bien remplie entre falaises, ermitage et vieille ville.
Les hauteurs d’abord
Ma fiche Visorando décrit la boucle dans un sens, je l’ai faite ce jour-là dans l’autre : grimper d’abord, flâner ensuite. Depuis le parking gratuit de la Maison du Tourisme, au bord du Doubs, une vieille route pavée s’élève en balcon au-dessus de la rivière, à l’est de la ville. Bien avant la route moderne, c’est par ici que l’on grimpait vers la gare et le col. Entre deux arbres encore nus, la vue s’ouvre déjà sur Saint-Ursanne dans son écrin de collines, avec les premiers pique-niqueurs installés sur la rive en contrebas.

Le décor mérite d’être planté : Saint-Ursanne, souvent surnommée la perle du Jura, est la capitale du Clos du Doubs, cette grande boucle que la rivière dessine lors de sa seule incursion en Suisse. Le territoire est couvert de forêts sur plus de la moitié de sa surface et fait partie du Parc naturel régional du Doubs, labellisé en 2013.
Un peu plus haut, le sentier vient longer la voie ferrée au pied de grandes falaises claires, un portail de tunnel en point de mire. C’est la ligne Delémont-Delle : le tronçon qui passe par Saint-Ursanne a été ouvert le 30 mars 1877, percé après la défaite française de 1870-1871 pour relier l’est de la France sans passer par l’Allemagne. Il a sorti d’un coup la petite cité de son isolement, avec une gare perchée une cinquantaine de mètres au-dessus des toits. Quant aux falaises, elles ont donné leur nom à la Formation de St-Ursanne, des calcaires récifaux du Jurassique vieux d’environ 160 millions d’années : la localité de référence de ces couches, pour les géologues, c’est précisément ici.

Sur le Sentier des Sculpteurs
Passé le secteur de la gare, le chemin bascule à flanc de colline au-dessus de la ville. Au milieu d’un taillis, surprise : une morille géante taillée dans une souche monte la garde. Ce chemin est le Sentier des Sculpteurs, réaménagé en 2020 pour le 1400e anniversaire de la mort de saint Ursanne : une dizaine de sculptures en bois y ont été installées, taillées par la société des sculpteurs du village d’après des dessins de l’artiste Michel Marchand, et des plaques racontent la légende du saint au fil de la marche. Ma morille en fait peut-être partie, le mystère reste entier.

Quelques minutes plus loin, le belvédère, et la grande récompense du jour. D’un côté, la vue plongeante sur Saint-Ursanne : les toits serrés de la vieille ville, le Doubs, le pont Saint-Jean et la collégiale qui domine l’ensemble. De l’autre, la vallée vers l’est, barrée par le grand viaduc ferroviaire de Combe Maran : construit en 1875-1876 à une cinquantaine de mètres au-dessus du fond de la vallée, il a été transformé en pont en arcs en 1929-1930 pour supporter l’électrification de la ligne.


Le sentier réserve encore une curiosité : un abri sous roche dans lequel une table de pique-nique en bois a été installée. Difficile d’imaginer salle à manger plus fraîche pour un été de canicule.

L’ermitage du petit ours
En redescendant vers la ville, on arrive par le haut à l’ermitage, le lieu fondateur de Saint-Ursanne. C’est dans une grotte de cette falaise qu’Ursanne, en latin Ursicinus, disciple de Colomban venu de l’abbaye de Luxeuil, aurait achevé sa vie d’ermite vers 620. La légende raconte qu’un ours dévora l’âne qui l’aidait dans ses tâches quotidiennes : l’ermite ordonna au fauve de remplacer sa victime, et l’ours devint son compagnon, puis l’emblème de la cité 🐻. Ursicinus signifie d’ailleurs « petit ours ». La ville entière est née autour de sa tombe. L’histoire m’a évidemment rappelé celle du Schauenberg et de son ermite Uldaric, installé vers 1400 au-dessus de la plaine d’Alsace : les ermites ont décidément le chic pour choisir leurs falaises.
Aujourd’hui, la grotte est fermée d’une grille : on y devine un gisant de la fin du XVIIe siècle, le saint endormi avec un jeune ours à ses côtés. Les pèlerinages y sont attestés dès 1274. Juste à côté, la chapelle Notre-Dame-de-la-Grotte, reconstruite en 1620-1621, plaque son mur blanc et son clocheton en forme de bulbe contre le rocher. On y monte normalement depuis la rue de la Cousterie, par un portail daté de 1688 puis un escalier d’environ 190 marches. Dans mon sens de marche, je n’ai eu qu’à les descendre, en croisant les promeneurs assis au soleil sur les murets.


Dans la vieille ville
J’ai ensuite passé une bonne heure en bas, à visiter la collégiale et à flâner dans les ruelles. La vieille ville doit son charme à une histoire en deux temps : fortifiée au XIVe siècle, avec trois portes qui subsistent (Saint-Paul, Saint-Pierre et Saint-Jean), elle s’est figée quand ses industries ont décliné au XIXe siècle. Résultat, un centre médiéval remarquablement préservé, auquel on accède par le pont Saint-Jean, construit en pierre en 1728-1729 et veillé par une statue de saint Jean Népomucène, le patron des ponts.
La collégiale vaut largement le quart d’heure que je suggère dans la fiche : c’est un monument de transition entre roman et gothique, d’empreinte bourguignonne, avec une crypte et un chœur de la fin du XIIe siècle. Son portail sud roman, sculpté vers 1200, compte parmi les plus remarquables de Suisse, et les reliques du saint reposent sous le maître-autel depuis 1323. Le cloître gothique des années 1380, déjà aperçu d’en haut depuis l’ermitage, se traverse librement.
La cité a d’ailleurs été récompensée depuis mon passage : en octobre 2023, elle a reçu le label Best Tourism Villages, décerné chaque année par ONU Tourisme, l’agence des Nations unies pour le tourisme, à des villages misant sur un tourisme durable. Cette année-là, 54 villages ont été distingués sur près de 260 candidatures.
Ce jour-là en revanche, pas de pause gourmande : en Suisse aussi, ce printemps 2021 gardait restaurants et terrasses fermés, vente à emporter seulement. La glace à savourer près de la fontaine, que je recommande dans la fiche pour l’été, attendra une prochaine visite.
Retour par les berges
Le retour longe le Doubs dans la belle lumière de fin d’après-midi. À la sortie est de la ville, la rivière bascule sur le seuil du Moulin Grillon et écume sur toute sa largeur, avec un arbre en fleurs roses en prime sur la rive d’en face. Le moulin, qui doit son nom à une famille de meuniers, a cessé de moudre depuis longtemps, mais le site produit de l’électricité depuis 1893 et sa microcentrale, modernisée en 2002, tourne toujours.


Un peu avant le parking, au pied du viaduc, un petit ruisseau très soigné accompagne le chemin. Ce n’est pas un simple fossé : c’est un ruisseau de contournement de 130 mètres, construit en 2019 pour permettre aux poissons de franchir le seuil du Moulin Grillon, jusque-là infranchissable. L’espèce visée en premier : l’apron du Rhône, le fameux roi du Doubs, petit poisson endémique du bassin du Rhône qui, en Suisse, ne vit que dans le Doubs. La suite est moins réjouissante : le roi du Doubs a été observé pour la dernière fois en Suisse vers 2021, en amont de Saint-Ursanne, l’année même de cette balade, et les prospections de 2024 n’en ont plus trouvé aucun. Le petit ruisseau, lui, reste prêt à l’accueillir.

En pratique
- Accès et parking : parking gratuit de la Maison du Tourisme, au bord du Doubs, à l’entrée de Saint-Ursanne. Variante sans voiture : la boucle passe par la gare de Saint-Ursanne et la fiche explique comment partir de là.
- Parcours : 3,8 km et environ 140 m de dénivelé, facile, sans équipement particulier. La fiche annonce 1h30, comptez plutôt le double avec la visite de la collégiale, du cloître et la flânerie en ville : j’y ai passé près de deux heures.
- Période : le tout début du printemps, avec les vergers en fleurs, était superbe. La vieille ville se visite toute l’année, et en été la fontaine du centre et une glace font bon ménage.
- Affluence : du monde en balade ce jour férié de printemps, des pique-niqueurs le long du Doubs, mais rien d’oppressant sur les sentiers.
- Restauration : de quoi se restaurer dans la vieille ville. Tout était fermé lors de mon passage pour cause de covid, les terrasses ont rouvert depuis.
Envie de la faire ?
La trace GPS et le descriptif pas à pas de la boucle sont sur Visorando, dans la fiche que j’ai rédigée (décrite dans l’autre sens, vieille ville d’abord).