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Thierenbach depuis le Gros Chêne, une heure de forêt et une basilique au bout

Il y a les randonnées qu’on prépare et celles qu’on fait un soir, parce qu’il reste de la lumière et l’envie de marcher. Celle-ci est de la seconde catégorie : 4,4 km au-dessus de Soultz-Haut-Rhin, une heure de forêt, puis une basilique baroque et son étang au bout de la descente. Je l’ai parcourue un mercredi de mai, départ à 16 h 30, et j’y suis retourné depuis, en plein hiver et en plein été. Une de ces boucles courtes qu’on garde en réserve dans sa région.

Un gros chêne sans histoire

Le départ se prend au parking du Gros Chêne, à 390 m, sur la route du Col Amic au-dessus de Soultz-Haut-Rhin. L’endroit tient de la petite base forestière : refuge ouvert en bois, tables avec bancs, panneau de carte, et le parcours de santé du Gros-Chêne qui démarre là, quinze agrès sur un peu plus d’un kilomètre, avec une boucle famille encore plus courte.

Reste le nom. Le Gros Chêne, quel chêne ? L’IGN en référence bien un, nommé ainsi, à une soixantaine de mètres du parking. Curiosité au passage, l’arbre est sur le ban de Wuenheim et le parking sur celui de Soultz. Mais son histoire, son âge, la raison pour laquelle il a donné son nom au lieu-dit, mystère complet, et il n’y a pas même un panneau sur place.

Une heure de forêt

Ça monte tout de suite. Du parking au point haut, 1,5 km et 140 m à prendre, avec un tronçon qui tourne autour de 11 %. Rien de méchant, mais le corps est chauffé d’emblée. Le sentier serpente dans un sous-bois clair, troncs de pins bien droits, jeunes sapins à hauteur de genou, litière de feuilles sèches, et l’anneau rouge du Circuit des Charbonniers peint sur les arbres.

La montée dans le sous-bois, juste après le parking du Gros Chêne

Sous les semelles, le sous-sol a une drôle d’histoire : ce versant est fait d’anciennes laves et cendres volcaniques, vieilles d’environ 350 millions d’années. Le relief est bien plus récent, les collines sous-vosgiennes formant un escalier de failles, le champ de fractures de Guebwiller, effondré à l’ouverture du fossé rhénan.

Mi-mai, la forêt est en plein travail. Au sol, un jeune sapin pectiné étale ses branches à l’horizontale, aiguilles sombres piquées de pousses vert acide. Le sapin des Vosges débourre tôt, d’où ces pointes toutes neuves, et il supporte l’ombre comme peu d’essences : celui-là peut patienter des années sous le couvert en attendant sa trouée.

En lisière, après le point haut, des silènes enflés, irrésistibles à photographier : les pétales blancs découpés s’échappent d’un calice soudé, gonflé en vessie et strié de nervures. Les jeunes pousses se mangent, tendres et croquantes, avec un goût qu’on décrit entre l’asperge et le petit pois. Quant au calice, il éclate avec un petit bruit sec quand on le claque sur la paume, d’où des surnoms comme claquet ou pétard, venus du Midi et du Québec plutôt que d’ici.

Un jeune sapin pectiné au sol de la forêt, ses pousses de mai
Des silènes enflés en lisière, leurs calices en vessie

Sainte-Anne, l’ermitage rattrapé par le siècle

Après le point haut, le chemin redescend en pente douce, ponctué de bancs, jusqu’à la chapelle Sainte-Anne, à 437 m, sur le ban de Jungholtz. Un petit édifice de grès à plan centré, coiffé d’un toit polygonal, dont la date de fondation reste inconnue. Deux dates sont gravées sur place : 1685 dans la chapelle, pour une restauration, et 1728 sur la porte, pour la reconstruction menée par le fils du bourgmestre de Soultz. L’inventaire l’appelle « ermitage Sainte-Anne, puis maison de convalescence », ce qui résume ses deux vies.

Elle est en tout cas déjà là en 1680 : on la voit peinte, aux côtés de Soultz et du prieuré de Thierenbach, sur le plus vieux tableau de la basilique. Aujourd’hui, elle est adossée aux bâtiments du Centre Médical Sainte-Anne, un établissement de soins de suite qui a poussé tout autour, et les dix-sept hectares de forêt qui l’entourent appartiennent au centre. Un panneau raconte son histoire sur place, ce qui est bienvenu : serrée entre garages et logements de service, elle passerait sinon inaperçue.

Le balcon sur Thierenbach

Passé la chapelle, la descente s’ouvre sur des prés en pente, et c’est là qu’arrive le joli moment de la boucle. En contrebas, le clocher à bulbe de la basilique Notre-Dame de Thierenbach dépasse des arbres, la plaine d’Alsace s’étale derrière, et la Forêt-Noire ferme l’horizon d’une ligne bleutée, le Belchen à une cinquantaine de kilomètres. Ce soir de mai, la lune était déjà levée dans un ciel parfaitement dégagé. Inutile en revanche d’espérer les Alpes : depuis ce versant, elles restent cachées.

La basilique de Thierenbach en contrebas, la plaine d’Alsace et la Forêt-Noire à l’horizon

Un peu plus bas, sur la droite du chemin, il y a un détail dont je n’ai jamais rien pu apprendre : un médaillon religieux ovale, fiché à même l’écorce d’un gros tronc couvert de lierre, avec un chapelet blanc pendu en dessous. Personne ne semble savoir qui l’a mis là, ni quand. En Alsace, ces objets de bord de chemin portent un nom, le Bildstock. La coïncidence est jolie, car la légende fondatrice de Thierenbach est justement une histoire d’image : des enfants auraient trouvé dans le ruisseau une Vierge qu’ils auraient fixée à un arbre, avant qu’un ermite ne la recueille dans un oratoire.

Sous le bulbe de cuivre

En bas, la basilique se découvre d’un coup. Le lieu est d’abord un prieuré clunisien, dépendant directement de Cluny, fondé dans le deuxième quart du XIIe siècle et habité jusqu’en 1791. Un établissement minuscule : jamais plus d’une dizaine de religieux, et trois cents livres de dettes en 1304. On lit souvent que le pèlerinage remonterait à 730, et que la fondation serait l’œuvre de Pierre le Vénérable vers 1130. Les historiens sont nettement plus prudents : la charte de fondation est un faux, les fouilles de 1983 n’ont rien livré d’antérieur au XIIe siècle, et la première mention sûre du pèlerinage date de 1532. Le nom, lui, vient simplement du Thierbach, le ruisseau qui alimente l’étang.

L’église actuelle a été bâtie de 1717 à 1723. Le chantier, commencé sur des plans de bénédictins francs-comtois, est repris à partir de 1719 par Peter Thumb, jeune architecte du Vorarlberg qui signera plus tard Ebersmunster et Birnau. D’où cette église-halle baroque à trois vaisseaux de même hauteur. Le fronton porte un chronogramme dont les capitales, lues en chiffres romains, donnent 1723. Le clocher à bulbe, lui, était prévu dès l’origine mais n’est arrivé qu’en 1932, faute de moyens. C’est d’ailleurs le seul élément exclu de la protection monuments historiques, en tant que « clocher moderne ».

Le chœur de la basilique, son maître-autel doré et ses voûtes peintes

À l’intérieur, tout est peint, jusqu’aux nervures des voûtes. Le maître-autel de 1911 mêle marbre blanc, bronze doré et colonnes d’onyx, et le grand tableau de l’Assomption qui le surmonte est une copie de Prud’hon peinte en 1846 par un artiste de Soultz. Si vous apercevez, à gauche du chœur, un curieux parasol de soie rouge et jaune, ce n’est pas une décoration : c’est le conopaeum, insigne des basiliques mineures, béni ici en 1936 quand Pie XI a élevé le sanctuaire à ce rang.

Le plus fort n’est pourtant pas le chœur. La statue vénérée est une Pietà habillée de robes offertes par des bienfaiteurs, posée sur son autel latéral en 1727, et autour d’elle la basilique conserve environ 850 ex-voto, dont 370 tableaux peints. Le plus ancien date de 1680 et raconte le miracle fondateur, celui d’un novice capucin de Soultz devenu fou, mis aux fers, et qui aurait recouvré la raison devant l’image. Les autres déroulent trois siècles de malheurs ordinaires : maladies, accouchements difficiles, bétail malade, incendies, accidents de charrettes puis d’automobiles, chutes de bûcherons et de schlitteurs. Et beaucoup de guerre, Malgré-Nous et camps de prisonniers en Russie. Difficile d’imaginer, dans le calme d’un mercredi soir, qu’un prieur décrivait ici vers 1720 des journées de cinq à six mille pèlerins. J’ai raconté une autre chapelle de pèlerinage du piémont un peu plus au nord, bien plus modeste que celle-ci.

L’étang, et la côte pour finir

Dehors, quelques pas suffisent pour rejoindre l’étang, et c’est de la rive opposée qu’on a la plus belle vue : le bulbe de cuivre vert-de-gris et son horloge, un grand arbre au premier plan, les roseaux. C’est un plan d’eau de pêche, géré par l’amicale des pêcheurs de Jungholtz, ouvert trois jours par semaine, avec vente de truites le Vendredi saint.

La basilique de Thierenbach vue de l’autre rive de l’étang
Un bloc de pierre en forme de cœur au bord de l’étang, un après-midi de décembre

Juste à côté, la Ferme des Moines occupe un ancien hôtel transformé en 2003, salle inspirée du XVIIIe siècle et seize automates qui rejouent la vie des moines. J’y ai mangé une fois, un midi, et c’était excellent. C’est un buffet à volonté de cuisine française et alsacienne, ce qui ne court plus les rues. Et au milieu du repas, les automates se mettent en route pour six minutes de vie monastique, entre deux assiettes. Franchement, c’est trop bien.

Reste la remontée, trente-cinq mètres à reprendre sur le dernier kilomètre, sans difficulté. Elle passe devant l’entrée du restaurant de l’Hôtel et Spa Les Violettes, dont le grand bâtiment de grès rose aux longs balcons de bois croulant sous les géraniums s’adosse à la forêt.

L’Hôtel et Spa Les Violettes et ses balcons fleuris, au-dessus de Thierenbach

La maison a une trajectoire amusante : maison forestière bâtie en grès des Vosges par la ville de Soultz en 1924 avec l’argent des dommages de guerre, puis halte de restauration pour randonneurs, puis hôtel en 1979, une étoile Michelin dix ans plus tard, et enfin un spa dont Tomi Ungerer, le dessinateur alsacien, parrain de la maison, a posé la première pierre. Un spa pareil au bout d’une boucle de 4 km, c’est une idée 👀

La fiche propose enfin une variante d’un kilomètre et demi de plus, par le chemin de croix et le Mémorial du Rote Rain, dédié aux incorporés de force alsaciens. La plaque y aligne les noms de quatorze communes du secteur, dont Soultz, Jungholtz, Wuenheim et Hartmannswiller. La route qui y monte s’appelle officiellement Montée des Malgré-Nous. C’est la même mémoire que celle des ex-voto de la basilique, à quelques centaines de mètres de là.

En pratique

  • Départ et accès : parking du Gros Chêne, route du Col Amic au-dessus de Soultz-Haut-Rhin, à 390 m. Gratuit, avec refuge et tables. On peut aussi se garer à la chapelle Sainte-Anne ou en bas à Thierenbach.
  • Le parcours : 4,42 km, environ 1 h 45, +169 m. Facile, balisage anneau rouge du début à la fin. La seule vraie montée est celle du départ, le reste descend ou ondule.
  • Période : toute l’année. Mai donne la forêt en pleine pousse et les fleurs de lisière, décembre l’étang et les feuilles mortes, l’été l’ombre du sous-bois. Le versant regarde l’est et passe à l’ombre assez tôt en soirée, à garder en tête pour une sortie tardive.
  • Les pauses : refuge et tables au départ, bancs jusqu’à la chapelle, bancs et tables autour de l’étang.
  • La basilique : ouverte tous les jours, 9 h – 12 h et 13 h 30 – 18 h du 1er décembre à Pâques, jusqu’à 19 h de Pâques au 30 novembre. Entrée libre. Prévoyez du temps pour les ex-voto, c’est le cœur du lieu.
  • À combiner : la Ferme des Moines pour son buffet et son spectacle d’automates, et d’autres circuits balisés qui partent de la chapelle Sainte-Anne pour rallonger.
  • Affluence : une file de voitures le long de l’étang ce mercredi de mai, la basilique draine toute l’année. La forêt au-dessus est nettement plus tranquille.

Envie de la faire ?

La trace GPS et le descriptif pas à pas de la boucle, avec la variante par le chemin de croix, sont en ligne sur Visorando.

Mickael LEBRET

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