Buhl et Schweighouse, des tours Eiffel aux pavés de mémoire
Samedi 3 octobre, grand soleil sur le Florival. L’été joue les prolongations et il faut en profiter avant l’hiver, même si, une fois de plus, ce n’est pas normal. Alors en fin d’après-midi, je suis parti pour une petite boucle de 6 km entre Buhl et Schweighouse, sur un fil bien précis : le passé textile de la vallée et la mémoire de ses habitants. Avec, en prime, quelques-unes des tours Eiffel qui parsèment Buhl.
Place du Marché, la mairie bleue et deux institutions
La boucle part de la place du Marché, devant l’école Maurice Koechlin. Ni ce nom, porté depuis 1987, ni la petite tour Eiffel de 3 mètres plantée en face ne doivent rien au hasard. Œuvre des frères Sébastien et Pascal Flory, inaugurée en 2003, elle a même été volée en novembre 2021, avant d’être retrouvée et remise en place.
On se faufile ensuite entre les maisons par la Rue du Marché, une petite ruelle piétonne.


Impossible de rater la mairie de Buhl et sa façade bleue. À l’intérieur, dans l’ancienne salle des séances, se cache la fresque « Le Village heureux », peinte en 1962 par Jean-Paul Koenig, un enfant de Buhl : environ 8 mètres de long et quelque 70 portraits de Buhlois en costumes médiévaux. Je suis passé bien trop tard ce jour-là pour la voir. Pour tenter votre chance, renseignez-vous à l’accueil (horaires plus bas).

Juste après, dans la Rue de la Gare, voisinent deux institutions de Buhl. La Pâtisserie Stein, installée dans le village depuis 1904, est une excellente boulangerie-pâtisserie-chocolaterie. Juste à côté, la Boucherie Peter régale aussi côté traiteur. Pour la viande, je ne me prononce pas, je n’en achète plus, mais leurs plats préparés sont délicieux. De quoi composer un pique-nique, une table vous attend au pied de la grande tour Eiffel.
Sur les pas de Maurice Koechlin
Rue de la Fabrique, au numéro 102, la Maison Koechlin se cache derrière un vrai rideau d’arbres. Pour l’apercevoir, restez sur le trottoir qui la longe et regardez entre les branches : elle se devine à travers le feuillage.
Elle porte le nom de la famille de Maurice Koechlin, né à Buhl en 1856 au domicile de son père, manufacturier du textile dans le village. Après le lycée de Mulhouse, il part en 1873 étudier à Zurich : l’Alsace est passée sous contrôle prussien, et son père l’y envoie. Ingénieur chez Eiffel à partir de 1879, il travaille au viaduc de Garabit et à l’ossature métallique de la statue de la Liberté, celle de l’Alsacien Bartholdi. Et en juin 1884, avec Émile Nouguier, il dessine le premier projet d’un pylône de 300 mètres, que l’architecte Stephen Sauvestre habillera et qui deviendra la Tour Eiffel. Les répliques de la tour qui parsèment Buhl rappellent ce lien.
Un peu plus bas, la rue longe l’ancienne manufacture de draps de laine fondée en 1812 par Jacques Martin et Jean-Jacques Thyss, devenue ensuite la manufacture Rogelet. Le 19 juin 1912, l’effondrement d’une partie d’un bâtiment y fit quatre morts, et sa fermeture, en 1935, laissa plus de 1200 personnes sans travail. Plus loin s’alignent les longues maisons de la cité Rogelet, qui garde le nom de la manufacture, et un panneau d’histoire lui est consacré au bord de la rue.




Sur le versant, au-dessus des derniers toits, les ruines du château du Hugstein émergent des arbres. Élevé vers 1230 par Hugues de Rothenbourg, prince-abbé de Murbach, qui lui a laissé son nom, il défendait l’abbaye et l’entrée de la vallée. Il est classé monument historique depuis 1898.

Une passerelle en bois franchit ensuite la Lauch, la rivière du Florival.

La plus grande des tours Eiffel de Buhl
De l’autre côté du rond-point de l’entrée du village, dans le Square Maurice Koechlin, se dresse la plus grande des répliques buhloises : environ 6 mètres de métal. Un panneau daté de mai 2018 retrace la vie de l’ingénieur et précise que la tour a été acquise grâce aux dons de particuliers. Elle a ses gardiens : une grosse chenille de bois couchée à ses pieds et une libellule de métal aux ailes immenses. Le rond-point lui-même n’est pas en reste, avec ses bottes de paille peintes en cochon et en vache. La chenille comme les bottes de paille sont l’œuvre des agents de la commune, qui renouvellent les décorations du village au fil des saisons, et leurs créations sont toujours super chouettes.



La suite longe la grande route par la piste cyclable, partagée avec les vélos, sur environ 700 mètres.


Rue de la Liberté et le grès des carrières
La boucle remonte ensuite la Rue de la Liberté, et c’est une chouette rue : les maisons sont jolies, et plusieurs jardins arborent eux aussi leur tour Eiffel. C’est mignon tout plein.

On grimpe doucement sur les marques du Club Vosgien, d’abord le disque bleu, puis on quitte Buhl par une petite route goudronnée. À droite, derrière les arbres, apparaît le mur de grès rose des anciennes carrières.


Puis vient le court passage en forêt. À la patte d’oie, les panneaux indiquent Saint-Gangolphe et le col du Bannstein, deux étapes de ma boucle au-dessus de Guebwiller. On descend ensuite légèrement jusqu’à la lisière, où l’anneau rouge prend le relais pour une descente franche mais courte vers Schweighouse.


Schweighouse, des noms dans le trottoir
Schweighouse fait partie de la commune de Lautenbach, que je vous ai déjà fait traverser à VTT. On y entre par la Rue Saint-Michel, le clocher en ligne de mire.


C’est ici que la boucle prend son autre sens. Au pied d’une façade de la Rue Saint-Michel, deux petits pavés de laiton portent l’inscription « Ici habitait ». Ce sont des pavés de mémoire, les Stolpersteine (« pierres d’achoppement ») de l’artiste allemand Gunter Demnig. Depuis 1992, il en scelle des dizaines de milliers dans les trottoirs d’Europe, devant le dernier domicile librement choisi de victimes du nazisme, pour inscrire leur nom dans le quotidien des passants.
Ceux-ci rappellent Charles Galliath, né en 1886, et Mathilde Galliath, née Gerrer en 1887. Arrêtés le 27 octobre 1943, ils sont internés au camp de Schirmeck, puis déportés à Trebnitz et Breslau. Charles est assassiné le 3 février 1945 à Neusatz, où Mathilde est libérée. Gunter Demnig les a posés lui-même le 13 juin 2023.


Un peu plus loin, l’église Saint-Michel, construite en 1884, montre sa façade blanche au bout de la rue. À son pied, un troisième pavé est dédié à Émile Weber, né en 1878, arrêté en 1944, interné à Schirmeck, déporté à Gaggenau et libéré.


À côté de l’église, le monument aux morts du village est surmonté d’un guerrier en armure, casque, cape, bouclier et épée. Parmi les noms des victimes des deux guerres mondiales, on retrouve celui de Charles Galliath.



Le sentier discret et la filature endormie
Retour vers Buhl par la Rue de la Vallée, jusqu’à la D430 qu’on traverse. Juste après, un petit sentier file entre un mur de pierre et un grillage. Il est vraiment discret, tout en friche d’un côté, et de l’autre un mur noyé sous le lierre, alors en fleur : c’est en automne qu’il fleurit.


Un aller-retour dans le petit quartier du Parc de la Vallée mène face à l’ancienne filature Marin-Astruc. C’était d’abord une filature de coton, fondée en 1835 sous le nom de Ziegler. Adolphe Astruc la rachète à la fin des années 1840, elle se dote d’un tissage en 1865 et prend le nom de Marin-Astruc en 1877, du nom de Paul Marin, le gendre d’Astruc. La fermeture, annoncée en 1963, a touché 550 personnes.

Aujourd’hui, la haute cheminée de brique et les bâtiments aux vitres brisées émergent de la végétation. Le pont qui y mène avait l’air ouvert, mais c’est une propriété privée.


En repartant, la cheminée dépasse encore des toits. Et dans le quartier, deux chèvres m’ont regardé passer, l’une sur le pas de la porte, l’autre perchée sur le rebord d’une fenêtre 👀


Au bord de la Lauch, les carpes frites
La Rue du Colonel Bouvet rejoint ensuite la Lauch, qui coule à droite. Derrière les places de stationnement, un petit accès permet de descendre au bord de l’eau pour se poser un moment.

Dans la même rue, le Caveau au Soleil d’Or est mon adresse pour les carpes frites, et je n’en ai jamais mangé de meilleures que leurs carpes frites Gabylou. La carpe frite est la grande spécialité du Sundgau, dans le sud de l’Alsace, où toute une route touristique lui est consacrée. Pas besoin d’aller jusque-là pour en manger d’excellentes. Le Caveau les sert depuis 2006 : des carpes frites aux cinq graines (pavot, sésame, semoule), avec frites, salade et sauce à l’ail à volonté. Yuuum 🤤
On franchit ensuite la Lauch par le petit pont aux barrières rose-violet de la Rue du Florival.
Le Kuppel et l’église Saint-Jean-Baptiste
On remonte vers le haut du village, puis un petit escalier de trois marches lance un sentier court mais raide.


En haut, sur une butte ombragée de grands arbres, se dresse la Croix de mission du Kuppel, datée de 1857. La vue s’ouvre sur les toits de Buhl et le clocher de l’église.


On redescend vers la place de la Fontaine et son ancien lavoir de pierre, au pied de l’église Saint-Jean-Baptiste. Cette grande église néo-romane a été élevée entre 1868 et 1899 et abrite le retable de Buhl, peint à la fin du XVe ou au début du XVIe siècle et attribué à l’entourage de Martin Schongauer, de Colmar. Selon le récit local, deux Buhlois l’ont rapporté de Colmar en 1794, échangé contre un petit fût de vin. Toute l’histoire est dans mon article autour de Lautenbach.

En descendant la Rue de l’Église, une plaque « Ici a vécu » rappelle Joseph Burghard (1909-1942), déporté au camp de Schirmeck et victime du nazisme. C’est l’une des cinq plaques posées à Buhl sur les maisons de déportés.

Juste après, la Rue Saint-Pirmin coupe à mi-hauteur l’escalier monumental de l’église, qui descend encore d’autant de marches de l’autre côté.

Un petit air de Grèce pour finir
Encore quelques mètres de Rue Saint-Pirmin, et l’on passe par un étroit passage aux murs blancs et à la porte bleue. Il me donne toujours l’impression d’être en Grèce 😍


Puis une jolie vue s’ouvre à droite sur Buhl, avant de redescendre vers la place du Marché.


En pratique
- Départ : parking de la place du Marché, devant l’école Maurice Koechlin. Stationnement gratuit. Le mardi matin, le marché occupe une partie du parking, mais il reste des places vers la pharmacie.
- En bus : ligne 68R042 Linthal-Guebwiller (Fluo Grand Est), arrêt Buhl – Monument aux Morts, à deux pas de la mairie.
- Parcours : 6,3 km en boucle, entre 323 et 377 m d’altitude. Comptez 1 h 30 à 1 h 45 en prenant le temps de lire panneaux et plaques. Le seul effort est le sentier raide qui monte vers la croix du Kuppel. Avec lui, l’escalier et le sentier discret après la D430, la boucle n’est pas faite pour les poussettes.
- Période : toute l’année.
- À voir à l’intérieur : la fresque, se renseigner à l’accueil de la mairie (lundi, mercredi et jeudi de 8 h 30 à 12 h et de 14 h à 17 h, mardi de 14 h à 17 h, vendredi de 8 h 30 à 12 h, horaires 2026). Le retable se découvre librement et gratuitement aux heures d’ouverture de l’église, avec des visites commentées gratuites les dimanches de juillet et d’août, de 14 h 30 à 17 h (mairie : 03 89 62 15 95).
- Gourmandises : Pâtisserie Stein et Boucherie Peter, Rue de la Gare, au départ. Caveau au Soleil d’Or, Rue du Colonel Bouvet, pour les carpes frites (fermé le mercredi, ouvert le soir seulement le vendredi et le samedi, 03 89 76 08 98). Une table de pique-nique au pied de la grande tour Eiffel. Pas de toilettes publiques.
- À respecter : la filature et les jardins de la Rue de la Liberté sont privés, on regarde depuis la rue.
Envie de la faire ?
La trace GPS et le descriptif pas à pas de la boucle sont sur Visorando, dans la fiche que j’ai rédigée.